Du 31 janvier au 11 février, les 128 auditeurs de la promotion 2010 ont effectué leur stage pénitentiaire. Retour sur 15 jours passés en immersion dans le milieu carcéral.
Après avoir effectué votre stage pénitentiaire, quelles sont vos impressions générales ?
« C’est un stage que j’ai vraiment trouvé indispensable pour les auditeurs de justice, car il a profondément modifié ma vision du monde carcéral et du sens de la peine. C’est une expérience enrichissante et vraiment indispensable » explique Marie Chatelain (M.C.), en stage à la prison de la Santé. Sa collègue, Sophie Roubert (S.R.), qui a effectué son stage à la maison d’arrêt de Rennes, précise combien il est intéressant de « percevoir concrètement le quotidien des surveillants et des détenus ». Une approche partagée par Amarale Janeiro (A.J.), en stage à la maison d’arrêt de Fresnes, qui rappelle que les auditeurs travaillent « sous couvert de l’identité d’un surveillant ».
Y a-t-il eu des moments forts durant votre stage ?
« Je dirais que les moments les plus forts ont été ceux où l’on a été en prise direct avec les difficultés rencontrés par des détenus. » explique A.J. « On avait un détenu Irakien arrivé depuis 6-8 mois à Fresnes. Parce qu’il n’avait ni accès aux activités, ni à un travail, il en est venu à se blesser lui-même en s’automutilant. Une fois soigné par les services médicaux, il ne voulait plus remonter en cellule et voulait voir l’officier présent pour lui faire part de sa détresse » nous relate t-il. Pour M.C, l’un des moments forts de ce stage a été d’avoir assisté aux commissions disciplinaires qui ont été selon elle, une véritable immersion « au cœur des problèmes qu’on peut rencontrer en détention du côté des détenus et de la direction ». « C’était intéressant de voir la façon dont les détenus essayaient de s’arranger avec les règles de la détention pour retrouver des espaces de liberté » confie-t-elle.
S.R. quant à elle, se souvient avoir passé une « petite nuit » avec des surveillants. « Ca a commencé avec une détenue qui s’est infligée une violence sur elle-même. On a pu observer la réaction dans l’immédiat pour essayer de comprendre la situation, la gérer au mieux et apporter les bonnes réponses », nous décrit-elle.
Quel regard portez-vous sur les conditions de détention ?
Pour S.R, les conditions de détention passent avant tout par un minimum de confort. Pour ce qui est du centre pénitentiaire de Rennes, je porte un regard plutôt positif, car c’est une vieille structure, vraiment bien entretenue, aménagée, avec des locaux plutôt agréables ». Un propos rejoint par M.C, qui trouve que « les détenus sont déjà punis en purgeant leur peine. Ce n’est pas la peine de les punir une deuxième fois à travers les conditions de détention. Ils ont besoin d’être traité avec respect comme tout Etre humain ». A.J. souligne pour sa part qu’améliorer la condition du détenu entraine un changement dans les conditions de travail des surveillants. D’après lui, cela permettrait « moins de désintérêt, une meilleure ambiance, une meilleure relation. Car il ne faut pas oublier que les surveillants et les détenus vivent ensemble, et constituent une microsociété qui fonctionne ».
Quel regard portez-vous sur la problématique de la réinsertion visée par le travail en détention ?
« J’ai un peu perdu mes illusions. Je pensais qu’il y avait vraiment un travail possible. Mon cas est assez particulier, comme c’est une maison d’arrêt, ce sont soit des courtes peines soit des prévenus, donc le travail de réinsertion est très limité. Mais de ce que j’ai pu en voir, le travail est utilisé par les détenus comme un moyen de gagner de l’argent pour pouvoir cantiner et pas forcément dans une perspective de réinsertion. De plus, les tâches qu’on leur propose ne sont pas épanouissantes. Il n’y a pas de véritable politique de réinsertion », déclare M.C. avec regret. Quant à S.R, le constat est plutôt encourageant. « Pour ce que j’ai vu sur le travail de la réinsertion au niveau professionnel, il y a beaucoup d’efforts de fait à Rennes, avec l’intervention de deux maîtres d’écoles, une quinzaine de personnes qui travaillent en lien avec Bouygues sur du suivi téléphonique pour des sociétés. Comme la plupart des détenues sont là pour de longues peines, il y a la possibilité de mettre en place des formations pour celles qui le veulent ».
Pour A.J., le contexte économique défavorable qui pèse sur l’extérieur se ressent également en prison. Selon lui, il y a une véritable « porosité ». Il précise, qu’il y a « de nombreux postes à proposer aux détenus et on se rend compte qu’avec la crise, moins d’entreprises offrent des services ou demandent à ce que les condamnés travaillent sur certaines activités. » Il ajoute que « c’est l’une des premières inquiétudes, car il y en a beaucoup qui sont sans argent, et demandent tout de suite à travailler pour pouvoir améliorer leur condition. »
Quel regard portez-vous sur les suivis médicaux et psychiatriques ?
S.R. dresse un bilan sur les suivis psychiatrique relativement décevant. Selon elle, « beaucoup de détenus ont des problèmes au niveau du suivi psychiatrique. C’est très difficile à gérer et cela entraine beaucoup de trafics de médicaments. Finalement peu d’améliorations sont faite de ce côté-là ».
Quel regard portez-vous sur le travail des surveillants, leur façon de travailler, d’appréhender leur métier ?
Pour M.C. le travail des surveillants joue « un rôle fondamental, car de leur attitude dépend toute l’ambiance ». « C’est un travail difficile centré sur l’humain, donc il faut désamorcer beaucoup de crise, faire preuve de bienveillance, ne pas être dans une situation de jugement moral face a des individus qui sont présents indépendamment de ce qu’ils ont pu commettre » souligne A.J. Un propos rejoint par S.R, qui ne manque pas de faire remarquer, qu’elles sont au contact « d’une réalité très lourde à gérer. Pour les surveillantes avec lesquelles j’ai évolué, elles l’ont fait de manière très humaine, toujours en essayant de communiquer, d’être juste dans le traitement adopté auprès des détenues. Il y avait un vrai intérêt à la personne, elles observaient, restaient en alerte pour anticiper et empêcher certains problèmes ».
Que vous a apporté ce stage par rapport à votre futur exercice de magistrat ?
« D’une part il m’a rassuré sur les conditions de détention. Je ne les ai pas trouvées totalement satisfaisantes mais beaucoup plus correctes que ce que je pouvais imaginer. Les surveillants montraient beaucoup de respect à leur égard, les traitaient de façon tout à fait correcte, montraient parfois de l’empathie et voyaient en eux d’abord des personnes avant de voir des condamnés », constate M.C. Une vision partagée par S.R., qui « appréhende de manière beaucoup plus concrète ce que signifie exécuter une peine d’emprisonnement ferme. Je perçois de manière plus précise la nature et la condition de travail des personnes qui interviennent, ainsi que le rapport très proche qu’elles ont avec les détenues ».